Histoire de la Rumba Gitane

Des origines à nos jours, Noche Gitanos vous invite au voyage

La rumba gitane est née catalane, à Barcelone

Dans l’Espagne des années 1950, les disques de musique cubaine et portoricaine sont à la mode et n’ont pas échappé aux oreilles des Gitans. Si les avis diffèrent sur les origines précises, les précurseurs, les années 1960 marquent un tournant et on peut dire que la rumba gitane, ou rumba catalane, est un genre musical développé par la communauté gitane de la ville de Barcelone à cette époque, qui connaitra dès lors un succès commercial grandissant.

La rumba gitane moderne serait donc née dans dans les communautés gitanes catalanes des quartiers populaires de Gracià, Carrer de la Cera del Raval et Hostafrancs. Elles s’emparèrent de ce style, pour en faire un genre nouveau, lui donnant son autonomie par rapport au flamenco.

Très vite, elle s’est propagée dans toute la Catalogne, à Vich, Tarrega, Lleida, puis dans toute l’Espagne, et au delà des frontières, à Perpignan, à Saintes-Maries-de-la-Mer en Camargue et dans des dizaines de villes du sud de la France.

Plaque commémorative de l’union gitane du barrio de Gràcia

Et la rumba flamenca ?

La confusion est fréquente, la rumba catalane partageant avec la rumba flamenca une origine commune, le flamenco, et un label, la rumba. La rumba flamenca, andalouse, date du XIXème siècle.

La musique, ou le métissage permanent

Pour les musicologues espagnols, elle fait partie des « cantes de ida y vuelta », chants « d’aller et retour », emmenés par les marins andalous de Cadiz sur les navires marchands à destination de l’Amérique latine, revenus en Espagne imprégnés de sons et de rythmes latino-américains et afro-américains..

La rumba flamenca est considérée par les musicologues comme un sous-genre de la guajira andalouse, faisant référence à la guajira cubaine, sans rapport avec la rumba. La plupart des formes de la guajira andalouse sont basées sur le compás des tangos, de tempo divers, et avec quelques syncopes caractéristiques, sans rapport avec le tango argentin. Bref, on s’y perd.

La pionnière du genre fut Pepa de Oro (1871 – 1918), de Cadiz, célèbre pour ses milongas, ses rumbas – et ses cigares cubains. D’avoir séjourné en Argentine lui donnait une certaine légitimité auprès de son public.

Pepa de Oro

Des emprunts et des styles très variés

Les premiers enregistrements de rumba flamenca connus, d’Antonio Chacon en 1913 et de La Nina de los Peines, en 1917, montrent que ce style n’a guère à voir avec la rumba cubaine de l’époque, stricto sensu.

Les Sévillans regroupaient sous le terme générique de « rumba flamenca » divers emprunts à la musique populaire latino-américaine de l’époque. On y trouve souvent des motifs faisant référence à la milonga argentine (qui elle-même s’inpire de la habanera et du candombe), ainsi qu’à la trova et à la guaracha cubaine, entre autres.

Un enregistrement de rumba flamenca, interprétée par Pepe de la Matrona, qui séjourna à Cuba de 1914 à 1917, nous donne tout autre chose encore.

Au XXème siècle, la rumba flamenca andalouse connut un nouvel engouement dans les années 1960, interprétée par des chanteurs gaditans tels que Beni de Cadiz ou Chano Lobato. Ci-dessous, deux exemple de rumba flamenca moderne.

Beni de Cadiz
« Un Cubano llego a cai »
Chano Lobato et Chano Ramírez
« Rumba »

La différence de style par rapport à la rumba catalane, apparue à la même époque, est nette.

Un métissage musical progressif et inéluctable

L’époque n’était assurément pas celle des rumberos à tous les coins de rue.

Cuba fut la dernière colonie espagnole à abolir l’esclavage, en 1880. Il ne sera définitivement éradiqué qu’en 1898. C’est le territoire où l’esclavage aura duré le plus longtemps, depuis 1511. Il ne fut pour autant pas question d’intégration. Un régime d’apartheid fut imposé au début du XXème siècle, qui dura plus d’une décennie.

La pratique du tambour fut interdite dans les faubourgs de la Havane, habités presque exclusivement par les Noirs affranchis venus de la région sucrière de l’Oriente et les Noirs pauvres descendus des montagnes.

Cependant, tout comme elle n’avait pu éviter le métissage des peuples, indispensable pour pallier au manque de femmes, la classe dominante n’avait pu éviter le métissage des genres musicaux.

Jusqu’à la fin du XIXème siècle, le contexte musical est empreint d’airs européens (Espagne, Italie, France) soutenus par des rythmes africains. Ceux-ci se mélaient entre autres au boléro, musique de bal et de théatre espagnole du XVIIème siècle, au menuet, à la sarabande, la contredanse, à la guaracha, qui serait venue d’Espagne quelques siècles plus tôt, pour être réinventée sous la forme d’une musique de spectacles joués dans les tavernes.

Progressivement la musique cubaine se débarrasse de ses multiples influences européennes, acquiert ses caractéristiques propres.

Naissance de la trova cubaine

Au début du XXème siècle, ce creuset musical donna naissance à la trova cubaine, un genre populaire dont les textes et la cadence sont empreints d’une cubanité certaine, chantés et accompagnés à la guitare.

En attestent deux exemples historiques, interprétées par María Teresa Vera, petite fille d’esclave et artiste cubaine de premier plan, deux « rumbas » cubaines des décennies 1910 et 1920. Le terme rumba ayant été accolé aux chansons par la maison de disque Columbia. Il s’agit bien de trova cubaine. Si le second morceau évoque en effet deux styles de rumba, le yambu et le guaguanco, et leur emprunte quelques rythmes et motifs de percussions, c’est simplement une chanson sur la rumba traditionnelle associée aux danses des esclaves.

María Teresa Vera y Rafael Zequeira
« Óyelo Bien, Rubén » – 1913
María Teresa Vera and Manuel Corona
« El yambú guaguancó » – 1920

La rumba cubaine telle qu’elle nous est familière date des années 1940. La rumba originelle s’hybride, s’hispanise et se développe dans les années 1920. Elle connaîtra un bel essor à partir des années 1930. En Occident le terme est souvent utilisé comme une appelation générique, sans forcément avoir de rapport avec le genre rumba..

Musique catalano-andalouse et rythmes cubains

Précisons que la rumba gitane ou catalane n’a pas grand chose à voir avec la rumba cubaine. C’était alors une étiquette commode, tout ce qui était dansant et venait d’Amérique latine était souvent labellisé « rumba ». Un peu comme pour le terme « salsa » aujourd’hui, qui, au delà du genre musical né à New York dans les années 1960, est devenu un concept commercial simple à assimiler pour un public néophyte.

Dans le contexte de l’époque le choix du nom rumba était cependant pertinent, au sens où il facilitera par analogie la popularité d’un nouveau genre qui génèrera – et continue de générer – de nombreuses pépites musicales.

L’étiquette « catalane » sera ajoutée par Gato Perez, dans la seconde moitié des années 1970.

Le genre rumba gitane moderne est fondé sur une fusion de chants catalano-andalous avec des éléments rythmiques tirés des grands succès de la musique cubaine et portoricaine de l’époque, librement inspirés de leurs motifs Son, Mambo, Cha Cha Chà, Guaracha, Bomba, etc. La rumba catalane évolue dans un rythme à 4 temps et un battement irrégulier (accent à contretemps entre les temps 2 et 3) qui lui donne un balancement chaloupé et dansant.

Pour reproduire les rythmes cubains et portoricains à la mode, les Gitans catalans espagnols, sous l’impulsion notamment de Peret et d’Antonio González « El Pescaílla », ont inventé une technique de jeu, peaufinant la technique rythmique de la main droite jusqu’à atteindre des sommets de virtuosité syncopée : c’est le fameux « ventilador ».

La main droite ventile, balaie les cordes et produit un rythme se rapprochant de l’effet du güiro cubain, en combinant des frappes et des claquements sur la caisse de résonance de la guitare.

Ce rythme irrésistiblement dansant est la marque de fabrique de la rumba gitane / catalane.  On parle souvent du compas lorsqu’on évoque la technique de la main droite. il en existe de nombreux styles, comme le compas camarguais. Le compas étant le rythme avant tout, à la base la structure rythmique dans les genres flamenco.

Metzuca présente le contraventilador rumbero !

A ce titre il faut rappeler que des techniques de jeu rythmiques et percussives similaires étaient déjà fort développées du côté des Gitans du sud de la France, mais décriées par les Gitans andalous comme n’étant pas dans la pure tradition flamenca. Les Gitans catalans espagnols, proches de leurs cousins français, en ont en revanche compris tout l’intérêt.

Sur le plan instrumental, le chant est accompagné à la guitare, auxquels s’ajoutent souvent des palmas – claquements de mains -, des percussions – bongos, congas, petites percussions – et parfois du piano, des instruments à vent, de la basse électrique, des claviers.

Démonstration : de Porto Rico à Barcelone

Version originale : Cortijo y su Combo, Ismael Rivera – El Negro Bembón , 1959
Il s’agit d’un mélange de Bomba et de Plena portoricaines, avec une touche au ralenti de Mambo cubain, alors très à la mode, et non pas pas d’une rumba. Ce qui n’enlève rien à la beauté de cette magnifique chanson.
Version Rumba gitane : Peret – El Gitano Anton, 1968
Rumba : deux syllabes familières, synonymes de fête (l’étiquette « catalana » viendra plus tard). Plus besoin d’explication, c’était vendu ! Le résultat est plutôt sympathique.

Années 60′ 70′ : Les pionniers de la rumba gitane

Les trois artistes qui ont rendu populaire la rumba gitane depuis ses débuts à Barcelone sont Antonio González, alias El Pescaílla, Pedro Pubill Calaf, alias Peret, et Josep Maria Valentí « El Chacho », considérés comme les pères du genre, sans oublier Juan Castellón Jiménez « El Noy », moins connu mais essentiel à l’histoire de la rumba catalane.

Festive, facile à aborder, facile à danser, la rumba catalane transcende les clivages sociaux et fait se trémousser toute l’Espagne.

Face à un tel engouement du public, le genre se diversifie très vite et attire de nombreux artistes. Dans les pas des pionniers, on trouve des chanteurs et des formations très populaires comme Miguel Vargas Jimenez, alias Bambino, célèbre chanteur sévillan d’Utrera, Lola Flores, femme de El Pescailla, le duo Los Amaya, les sœurs Muñoz du duo Las Grecas, inspirées par le rock des années 1970, le trio Rumba Tres, Dolores Vargas « La Terremoto », Maruja Garrido, Los Marismeños ou encore le célèbre chanteur de flamenco Camaron de la Isla.

En France, Ricardo Baliardo, alias Manitas de Plata, est l’un des premiers à populariser le genre, avec le chanteur José Reyes, son cousin. Ce dernier créera avec ses fils le groupe Los Reyes, qui sera à l’origine des Gipsy Kings.

A la différence de la rumba des Gitans espagnols, du côté français l’influence du flamenco reste forte, notamment au niveau du chant. José Reyes, très populaire dans la communauté gitane du sud de la France, était un spécialiste réputé du cante jondo – le chant traditionnel flamenco.

Durant sa longue carrière – il mourra en 2014 à l’âge de 93 ans – Manitas a vendu plus de 93 millions d’albums dans le monde.

El Pescailla
« Muchacho barrigón! »
Peret
« Quien Me Puede Asegurar »
Josep Maria Valentí « El Chacho »
« Gitana de verde oliva »
Lola Flores et El Pescailla
« Llamame »
Maruja Garrido
« Son Son Sera »
Dolores Vargas « La Terremoto »
« Achilipú »
Camaron de la Isla
« Volando voy »
Los Amaya
« Zapatero Remendón »
Las Grecas
« Te estoy amando locamente »
Rumba Tres
« Rumbamania »
Los Marismeños et Paco de Lucia
« Caramba, carambita »
Manitas de Plata, au chant Jose Reyes et Manéro Baliardo

A la mort de Franco, la rumba catalane se retrouve sur le banc des accusés

Dès la mort du caudillo en 1975, l’intelligentsia de gauche et d’extrême gauche condamnera la copla, un genre musical issu du folklore populaire andalou, pour avoir été « la bande-son du franquisme », « frivole », « réactionnaire » et « décadente ».

La rumba gitane fut également visée, avec les mêmes arguments et une indifférence certaine envers le sort des Gitans sous Franco. Ils ne s’étaient pas politisés, n’avaient pas milité contre le franquisme. Les maoïstes, alors très influents dans les milieux culturels et intellectuels, furent les plus virulents à leur encontre. Le mépris était passé à gauche.

L’inventeur du genre, El Pescailla, et son épouse Lola Flores – qui avait également été également l’ambassadrice de la copla -, ayant été régulièrement invités par les époux Franco, furent montrés du doigt. De nombreux autres artistes de rumba gitane subirent le même sort, accusés d’avoir contribué au « nationalflamenquisme » . Même Peret n’y échappera pas, pour avoir été en 1974 le représentant officiel de l’Espagne au concours Eurovision de la chanson.

L’amalgame était cruel, les Gitans espagnols ayant été quarante ans durant les victimes d’un régime qui n’avait jamais cessé de véhiculer les stéréotypes traditionnels accolés aux Gitans pour les transformer en contre-modèle social, tout en exploitant l’image du Gitan folklorique et des artistes gitans populaires – qui n’avaient guère d’autre choix que de s’y plier -, dans le cadre d’une politique de promotion touristique.

Dans la seconde moitié des années 1970, la rumba catalane est en perte de vitesse. C’est l’époque où, ignorés de tous les côtés, beaucoup de Gitans espagnols se tournent vers l’église évangéliste. De nombreux musiciens raccrochent, comme Peret, qui devient pasteur. Tout à l’ivresse du vent de liberté qui souffle sur l’Espagne, une grande part de la jeunesse espagnole se détourne du genre, devenu ringard à leurs yeux, associé à un passé à oublier.

Avec la fin de la censure, cependant, les groupes gitans vont changer de registre et toucher un nouveau public.

Pourquoi l’église évangéliste?

Le pape Pie XII ayant déclaré que l’Espagne franquiste était «la patrie élue de Dieu» , le clergé espagnol fut 40 ans durant un fidèle allié du franquisme. Malgré leur foi catholique historique, les Gitans espagnols ne furent donc guère considérés par l’église catholique durant cette période.

Les évangélistes de l’église de Filadelfia, de dénomination protestante et de courant pentecôtiste, fondée par El hermano Emiliano, pasteur rom, se sont fortement développés après la mort de Franco, accueillant ces ouailles en manque de reconnaissance, abandonnés par l’église.

El hermano Emiliano avait été formé en France auprès du pasteur pentecôtiste breton Clément Le Cossec, fondateur de la Mission évangélique des Tziganes de France – Vie et Lumière, bienfaiteur de la communauté des gens du voyage, auxquels il a dédié sa vie.

Début de Vie et Lumière – Reportage avec Clément le Cossec (1975)

Gato Pérez, El Renovador

Gato Pérez va changer la donne. Argentin émigré installé à Barcelone, il revisite la rumba catalane – c’est d’ailleurs lui qui la rebaptise ainsi -, lui donne de la profondeur, un nouveau souffle. Considéré comme le Bob Dylan de la rumba catalane, il marquera l’histoire avec ses textes mordants et ses créations musicales, dans lesquelles il rapproche la rumba du rock, de la country, de la salsa et du jazz.

Avec lui la rumba devient « sexo, drogas, rumba and roll  », selon ses propres mots. Surnommé « El Renovador », il incarne la renaissance de la rumba catalane à l’ère post-franquiste, ce qui lui vaudra la reconnaissance éternelle des Gitans de Barcelone. Il sera une source d’inspiration majeure pour des groupes qui occuperont le devant de la scène dans les années 1990 et 2000, comme Estopa, Ai Ai Ai ou La Banda del Panda.

Gato Pérez
« La Rumba de Barcelona »
Gato Pérez, présenté par Carmen Maura
Plaque commémorative de l’union gitane du barrio de Gràcia, à la mémoire de Gato Pérez

Quinqui et rumba taleguera

Au début des années 1980, relancée par Gato Pérez, la rumba a repris du poil de la bête. Actifs depuis les année 1970, les Gitans madrilènes mènent la danse avec Los Chunguitos, formé par les trois frères Salazar, et Los Chichos, fondé par les frères Gabarre et Juan Antonio Jiménez Muñoz, dit « Jeros  » . Ce dernier, décédé brutalement en 1995, est devenu une icône intemporelle, avec une page Facebook posthume alimentée en continu et une chaine YouTube proposant plusieurs centaines de vidéos.

La rumba taleguera

Libérés du joug de la censure franquiste, ils deviendront les symboles d’une rumba critique, revendicative, populaire, bande son de la culture quinqui, baptisée Rumba Taleguera (le taleguero étant l’argot des prisons, et donc par extension, à traduire par « rumba des délinquants » ).

Vallecas aujourd’hui
Vallecas, 1960

Cette rumba des quartiers pauvres fut également appelée Rumba Vallecana, d’après Vallecas, un quartier madrilène déshérité où résident nombre de familles gitanes. (Symbole de la résistance républicaine, intensément bombardé durant la guerre civile de 1936-1939, Vallecas fut négligé par l’administration franquiste durant 20 ans, puis rasé dans les années 1960 pour y construire des barres d’immeubles).

C’est une rumba subversive, rejetant avec force l’image édulcorée de la rumba exploitée à des fins touristiques par le régime franquiste. Les populations des quartiers les plus pauvres s’y reconnurent immédiatement. Mélangeant la rumba gitane avec des influences pop et latino ils marqueront durablement plusieurs générations et vendront plusieurs millions d’albums.

Des groupes comme Las Grecas, Rumba Tres ou Los Marismeños seront également assimilés a la rumba taleguero.

Les Gitans à l’époque de la Movida

Comme très souvent dans les groupes gitans, la dimension familiale est capitale

Face au succès commercial du genre, dans toute l’Espagne des familles historiquement ancrées dans le flamenco se mettent à la rumba, avec l’espoir de jours meilleurs. Comme les Salazar, venus d’Estrémadure à Madrid, dans le quartier de Vallecas, vivant dans un extrême dénuement. Le père, Jose Salazar Molina dit Porrinas de Badajoz, fut l’un des grands chanteurs de flamenco du XXème siècle.

Famille Salazar – les futurs Chunguitos et Azucar Moreno

Les jeunes générations, critiques du passé comme de la « transition démocratique »

Pour les enfants Salazar, la rumba est tout à la fois l’occasion de briser les clichés sur les Gitans et de remettre en cause certaines traditions. Les sœurs Encarna et Toñi, formant le duo Azucar Moreno, se sont très tôt engagées dans la lutte pour l’émancipation de la femme gitane.

Exhubérantes, provocatrices, n’hésitant pas à partager la Une d’un magazine érotique avec Madonna, elles sont aujourd’hui encore des icônes populaires, après avoir été des « influenceuses » avant l’heure.

Leurs frêres ont formé le groupe Los Chunguitos pionniers de la Rumba Taleguera.

Ils durent hélas subir l’hypocrisie de la Movida, méprisante à l’égard des Gitans « incultes, réactionnaires et sans ambitions » , accusés d’avoir participé à la propagande culturelle franquiste.

La Movida fut un mouvement culturel créatif majeur, porté par les intellectuels de la gauche et l’extrême-gauche madrilène, pendant la fin de la période de la transition démocratique espagnole, au début des années 1980, après la mort du général Franco. Le cynisme, la cocaïne et la corruption aidant, la volonté de subversion fit rapidement place à la transgression. Les idéaux de justice sociale furent remplacés par un désir d’ascension sociale, à laquelle les Gitans ne furent pas conviés.

Leur musique deviendra l’étendard des laissés-pour-compte de la société espagnole, victimes de la ghettoïsation urbaine entamée dans les années 1960, et connaîtra un véritable succès populaire.

La rumba taleguera, BO du cinéma quinqui des années 1980

La disparition de la censure permet au cinéma d’aborder des sujets de société dérangeants, dont la nouvelle délinquance et l’explosion du trafic de drogue. Un genre éphémère voit le jour, le cine quinqui, inspiré par le drame d’une jeunesse sacrifiée, les quinquis, dont la violence avait été exploitée politiquement par le régime franquiste. Les jeunes acteurs sont recrutés dans les cités, parmi les vrais délinquants. Les films d’Eloy de la Iglesia sont un succès populaire. En 1981, le réalisateur Carlos Saura s’empare du thème pour réaliser Deprisa, DeprisaVivre vite en français – qui décrochera l’Ours d’Or à Berlin la même année. Le genre exercera une forte influence sur le cinéma d’Almodovar, qui le dépouillera cependant de sa dimension sociale, pour n’en garder que l’esthétique.

Eloy de la Iglesia – « Navajeros »
Rumba Tres – « Y no te quedan lagrimas »

Si le cine quinqui s’est essouflé vers 1987, l’esprit quinqui reste vivace en Espagne, toujours porté par la musique qui en devint la signature sonore : la Rumba Vallecana (ou Rumba Taleguera) pratiquée par des groupes gitans comme Los Chunguitos, Los Chichos, Las Grecas, Los Chorbos, Toni el Gitano, ou Rumba Tres.Via la BO de Vivre vite, elles marqueront également l’apparition d’un «flamenco garage rock» alternatif en France, qui donnera naissance à la Mano Negra.

BO du film Deprisa, Deprisa, de Carlos Saura – 1981
Los Chunguitos – « Me quedo contigo »

El Coleta, figure de proue du rap espagnol, se définit comme un rappeur quinqui. Principal protagoniste du docufiction « Quinqui Stars » , réalisé en 2018, il en a également composé la bande son, d’inspiration rumba.

Los Chunguitos
« Soy un perro callejero »
Los Chichos
« Yo vivo navegando »
Los Chorbos
« Pueblo Gitano »
Toni el Gitano
« No quiero barrotes no »

Snobée par la gauche intellectuelle espagnole, la rumba garde néanmoins son public populaire. En 1991, dans les rues de Barcelone, les musiciens de rue font partie de la vie quotidienne. Les soeurs Salazar d’Azucar Moreno sont incontournables, des artistes comme Manzanita, ancien chanteur des Los Chorbos, et Ketama connaissent un grand succès.

Azucar Moreno
« Rumba, Rumba »
Manzanita
« Gitana, Gitana »
Documentaire de 1991
Rumba a Barcelona

La planète découvre la rumba gitane

,Los Manolos, de Barcelone ont chanté en direct pour la cérémonie de clôture des jeux olympiques de Barcelone en 1992, devant un milliard de téléspectateurs.

Cérémonie de clôture des jeux olympiques de Barcelone

Après une retraite de presque 10 ans, le grand Peret renonce à sa charge de pasteur de l’église évangélique juste avant les jeux olympiques, et remonte sur scène pour cet événement mondial. Sa carrière est relancée.

Fidèles aux origines de la rumba catalane, signalons la création au début des années 1990 du groupe Tekameli, (« Je t’aime » , en kalo, la langue ancienne des Gitans) par la famille Espinas de Perpignan.

Les Gipsy Kings ont recruté leurs cousins, les Baliardo, et connaissent un succès international. Leur style, reconnaissable entre tous, mêle des influences flamenco et pop à la rumba. Ils deviennent en 1987 le premier groupe gitan disque d’or aux Etats-Unis.

C’est la consécration du genre de la rumba gitane dans le monde entier. Et un beau parcours depuis que leur père José Reyes les a mis sur le chemin.

Années 2000 : la rumba catalane fusionne

Vers la fin des 1990 la rumba catalane prend un nouvel élan, embrassant plus avant diverses influences musicales. Des groupes comme Ai, ai, ai ou Sabor de Gràcia perpétuent l’héritage de Gato Pérez, tandis que d’autres groupes (Les deux frères Muñoz d’Estopa, La Cabra Mecánica, Ojos de Brujo, ou Dusminguet) repoussent plus avant les limites du genre, mêlant la rumba avec toutes sortes de styles, du reggae au rock latino, en passant par la cumbia, le hip hop et le punk rock, donnant naissance à ce que l’on appelle aujourd’hui la rumba fusion.

Reprise d’un classique de la rumba catalane, « El Gitano Anton » de Peret, par Ojos de Brujo, avec Macaco, et Peret en personne.

Mano Negra, l’électrochoc

Manu Chao – Rumba de Barcelona

Cette métamorphose est due, en partie, à l’empreinte laissée par l’éclectisme de la Mano Negra et de son fondateur, le musicien franco-espagnol Manu Chao – grand admirateur de Peret et de rumba taleguera -, sur la culture musicale de Barcelone, sa ville adoptive, et du reste de l’Espagne.

Pour la jeune génération gitane espagnole des années 1990, c’est un électrochoc, une bouffée d’oxygène face au mépris persistant des intellectuels de la gauche espagnole (il perdurera jusqu’à la fin des années 2000). Progressivement, la rumba gitane s’épanouit dans le métissage des genres, de nouveaux groupes se créent, la rumba catalane inspire des musiciens de toutes provenance. La voici définitivement planétaire, ancrée dans le patrimoine musical mondial, source inépuisable.

Estopa
« Vino tinto »
Dusminguet
« El son »
Ojos de brujo
« Ventilaor R-80 »
La Cabra Mecánica
« La lista de la compra »

2104 : disparition d’une légende gitane

Depuis son retour sur scène en 1992, le succès de Peret, l’un des pères de la rumba catalane, ne s’est pas démenti. Devenu une légende vivante, il n’a cessé de jouer avec les jeunes générations de musiciens.

Il meurt en 2014, à Barcelone, à l’âge de 79 ans, et ses funérailles, auxquelles assisteront près de 10 000 personnes, seront fêtées en musique, selon son dernier souhait. Son homélie se devait d’être musicale, il avait lui-même choisi l’un de ses plus grands succès, « El muerto vivo » , pied de nez à la mort, qu’il chantait à ses début, en 1965. Immortel.

Como no volvía a su casa todos le daban por muerto
Y no estaba muerto, no, no
Y no estaba muerto, no, no
Y no estaba muerto, no, no

Peret y Ojos de Brujo – « El Muerto Vivo » – 2009

La rumba catalane aujourd’hui

Influencés par le Nouveau Flamenco (voir Kiko Veneno, Pata Negra, Mártires del Compás), des groupes catalans comme Muchachito Bombo Infierno, La Troba Kung-fú, créé par le prolifique Joan Garriga, fondateur de Dusminguet, La Pegatina, Bongo Botrako, Txarango, La Familia Rústika, Tirando Sillas, ou La Banda del Panda se distinguent par l’originalité de leurs créations. Sans oublier Micu.et Arrels de Gràcia, mené par l’excellent Jonatan Jiménez.

De même, d’autres artistes récents ont repris les influences de la rumba, mais avec une vision plus pop. Oscar Casañas ou El Chinchilla en sont des exemples.

On peut également trouver des groupes madrilènes de grande qualité qui évoluent dans la scène rumba actuelle : c’est le cas de Canteca de Macao, Alpargata ou Antonio el Turuta. Déjà cité, El Coleta, figure majeure du rap madrilène, imprégné de rumba et de cinéma quinqui, à l’aise dans tous les registres, ici, ici et . mentionnons également le hip hop rumba gitano de La Excepcion & Antonio Carmona.

Dans le monde, citons les excellents musiciens du groupe australien de Melbourne La Rumba, très populaire de l’autre côté de la terre, avec un répertoire inpiré des Gipsy Kings. Son fondateur, Michael Rajab, d’origine libanaise, chante parfois des rumbas en arabe, d’une grande beauté.

Muchachito Bombo Infierno y Tomasito
« Rumba del Revés »
La Troba Kung Fu
« Les mil i una rumbes »
Canteca de Macao
« Asi es la vida »
El Coleta
« Nanai Nanaina »
La Excepcion & Antonio Carmona
« Late fuerte »
Tirando Sillas
« Sa Rumbeta d’en Joan »
Arrels de Gràcia
« La Moto »
La Rumba (Australie)
« Porompompero », en libanais!

En France la rumba gitane résonne

Un an après s’être fait connaître avec sa reprise rumba gitane de « Bella » , Kendji Girac remporte la saison 3 de The Voice en 2014, Yvan Le Bolloc’h, acteur et animateur de télévision, s’est reconverti à la rumba gitane, la famille Reyes ne baisse pas la garde et les Gipsy Kings roulent toujours, tandis que Chico & the Gypsies fait le tour du monde. Quand au franco-espagnol Manuel Malou, qui en 1976 connut son premier succès au delà des Pyrénées à l’âge de 15 ans, au sein de Los Golfos, avec « Que pasa contigo,tio » , il produit, il compose, s’essaie au ZoukRumbaggeton, à l’ElectroRumbaWorld, à la rumba punk rock avec El Coleta, et tourne avec le UrbanRumband cuarteto. Toby Hack, alias Tobito, a roulé sa bosse, d’Australie, sa terre natale (ancien guitariste soliste de La Rumba), à Lyon, depuis 13 ans, en passant par Jerez. Musicien réputé, le voici avec un nouveau projet de rumbas instrumentales.

Les Gitans de Perpignan perpétuent avec bonheur la tradition de la rumba catalane festive. Tekameli, déjà cité, famille musicale renommée, au répertoire intégrant chants sacrés et rumbas catalanes, poursuit sa belle aventure. Mentionnons également Rumberos Catalans, Rumba Coumo et Antoine Tato Garcia, explorateur sonore, incorporant la rumba catalane, le son cubain et le jazz méditerranéen, sans oublier la famille manouche Adel et leur groupe Fraïda, mélant dans un style unique swing et rumba.

L’Agathois Tony Patrac, représentant de la communauté gitane d’Agde, est très impliqué dans une démarche de valorisation et d’intégration de la culture gitane qui devrait faire inscrire la rumba catalane sur la liste du Patrimoine Culturel Immatériel de l’Unesco.

Rumba Coumo
« Kikiribu »
Fraïda
« Pên mangué »
Tobito
« Arabic con Sabor »
Antoine Tato Garcia
« El Mundo »
Tony Patrac
« Yo te quiero ma »

Le répertoire et le style de Noche Gitanos rendent honneur aux origines festives de la rumba gitane, tel que popularisée par El Pescailla, Peret, ou les Gipsy Kings, tout en adaptant un grand nombre de classiques de la chanson, revisités à la sauce gitane !

« Ils sont arrivés sur la place »

« Olé olé olé »